Dialogues avec l’ange.

 

 

 

Ouvrage publié chez Aubier en 1976. Puis, en 1990, à nouveau chez Aubier, en Edition dite « intégrale ». Gitta Mallasz prévient qu’elle n’est pas l’auteur mais le scribe de ces Dialogues qu’elle a recueillis et sauvegardés avant de nous les transmettre.
La présentation nous dit ceci : « Ce livre est le compte-rendu d’évènements qui ont eu lieu en Hongrie entre 1943 et 1944. Ce n’est ni fiction, ni journalisme, ni littérature. Le lecteur doit le prendre tel quel.
Ou le laisser ».
Effectivement, il ne faudrait pas aborder ce livre trop tôt. Pour ceux qui aiment la poésie, « Les Elégies de Duino » de Rainer Maria Rilke ( Collection Points N° 54 ) pourraient être une sorte de préparation. On y trouve une méditation plusieurs fois reprise sur notre rapport énigmatique avec l’ange. Voyez par exemple le début de la seconde Elégie :
« Tout ange est terrible ».
Et, quelques lignes plus loin :
« Or maintenant s’il s’en venait, l’Archange, le dangereux,
de derrière les étoiles,
s’il faisait un seul pas pour descendre et s’approcher :
si fort le cœur nous battrait,
si haut il bondirait, éclatant,
que nous serions quasi frappés de mort ».

« Les Dialogues » nous introduisent à cette approche de l’ange, à cette tension toute différente. Parus d’abord en France en 1976, ils étaient déjà traduits, en 1990, en italien, en anglais, en espagnol, en allemand. En 1989, ce fut une très grande joie pour Gitta Mallasz, le texte original en hongrois avait pu paraître, avec beaucoup de succès, dans son pays d’origine. Et l’éditeur annonçait, en 1990, des traductions prochaines dans les pays scandinaves ( Suède, Finlande, Norvège, Danemark ). D’autres traductions ont sans doute paru depuis en plusieurs pays.

Gitta Mallasz, qui a quitté cette terre le lundi 25 mai 1992, avait vécu très discrètement les années ( toute la fin de sa vie ) où elle a séjourné en France. J’avais découvert l’intensité, pour moi extraordinaire, des « Dialogues avec l’ange » au cours de l’été 1984 ; par l’intermédiaire de l’éditeur, j’avais écrit à Gitta Mallasz pour lui poser quelques questions et elle m’avait répondu. Une petite correspondance s’était engagée et j’ai eu ensuite la très grande chance d’être invité à passer une journée chez elle; si je me souviens bien, c’était au cours de l’été 1986 ; elle vivait, sous le nom de son mari, à Sauveterre-la-Lémance, près de Fumel, et, là, personne ne la connaissait sous le nom de « Gitta Mallasz » et donc personne ne faisait le lien entre elle et les « Dialogues » qui étaient traduits déjà dans un certain nombre de pays. Incognito, elle vivait tranquille, méditant sur son aventure hors du commun, et celle de ses trois amis juifs morts dans les camps nazis, lisant, écrivant.
Elle m’avait fait parvenir l’édition, plus complète que l’édition française de 1976, des « Dialogues » en allemand et j’avais pu lire un « Entretien » daté du samedi 18 décembre 1943 et destiné à un ancien ami allemand de Gitta Mallasz ; un allemand qui, comme la majorité de ses compatriotes, ne pensait, à l’époque, que dans l’ombre du Führer. Or, pour « réveiller » si possible cet allemand de son sommeil national-socialiste, le dialogue commençait ainsi :
Ein Führer gibt nur eins,
Der himmlischer Hirt !

Ce que l’on peut traduire par :

De Guide il n’y en a qu’un,
Le Berger céleste !

Cette dénonciation du nazisme venue d’En Haut me semblait extrêmement importante et j’ai essayé, en vain, de convaincre Gitta Mallasz d’en intégrer la traduction dans l’édition « intégrale » qui se préparait. A l’époque, Gitta considérait cet entretien, qui avait été donné directement en langue allemande, et pas en hongrois, comme intraduisible. Finalement, après tout de même plusieurs années d’efforts, une traduction française a été élaborée, mais elle ne figure pas ( pour l’instant ) dans l’édition présentée comme « intégrale ». C’est dommage car ce texte poétique a été « donné » à quelqu’un ( une des amies juives de Gitta ) qui maîtrisait assez mal la langue allemande ; or on y trouve des vers qui se succèdent, par exemple, avec à chaque fois une syllabe en moins : huit pieds, sept pieds, six pieds, cinq pieds, quatre pieds, trois pieds, deux pieds, un pied, c’est à dire qu’il tout à fait invraisemblable que quelqu’un qui maîtrisait « assez mal » l’allemand puisse être l’auteur d’un texte manifestant une telle virtuosité poétique. Et ainsi, cette virtuosité en langue allemande est comme un indice supplémentaire que les « Dialogues » n’ont pas une origine simplement humaine.

Quelques années plus tard, lorsqu’elle a vu qu’elle allait bientôt mourir, Gitta a fait faire pour ses amis et ceux qui la connaissaient et l’estimaient une photo d’elle, souriante, avec ses lunettes et un collier, en train de taper à la machine un « Faire-part », où l’on pouvait lire :

« Je t’écris
de l’autre côté !
A Dieu !
Gitta »

Et « de l’autre côté » de la feuille, il était écrit :

FAIRE-PART

*

J’ai quitté mon corps,
cet outil précieux qui m’a été donné
pour accomplir ma tâche sur terre.
Il a été trop usé par le temps.
Je sais qu’un autre outil me sera donné,
plus approprié pour une nouvelle tâche.

Toi aussi, tu as une tâche, une tâche unique.
Il est bénéfique de bien l’accomplir
aussi longtemps que ce rare don du Ciel
- ton corps terrestre -
est utilisable.
Sinon tu as vécu en vain.


GITTA
le 25 mai 1992